"LA CULTURE EN PARTAGE" avec
Frédéric MORIN architecte-conférencier

Archéologie, Histoires d'Architectures

L'histoire de la Verrerie d'Art dans la Drôme au XXe s.
Dieulefit - Allex - Montoison - Saillans

Voici le diaporama proposé par Frédéric Morin, architecte-conférencier, sur l'histoire de la Verrerie d'Art dans la Drôme (Dieulefit - Allex - Montoison - Saillans), dessinant l'évolution des matériels, des techniques (soufflage et sculpture) et des créations esthétiques de 1970 à 2013 :

conférence 2025 histoire de la verrerie artistique dans la Drôme 1970-2013

Lucien WERCOLLIER,
ou « la droiture de la courbe »

par Frédéric Morin


texte initialement publié dans les ANNALES 2006 du
17ème Congrès de l'Association Internationale pour l'Histoire du Verre = A.I.H.V.
Antwerpen, 2006, pp. 435-440 (voir https://www.yumpu.com/en/document/view/16796353/aihv-17-congress et grandement complété en 2025.

Le Luxembourgeois Lucien Wercollier (1908-2002, voir par exemple https://fr.wikipedia.org/wiki/Lucien_Wercollier) réalisait ses sculptures en pierre (marbre, onyx puis albâtre), en taille directe, avant d’en délivrer des tirages parfois monumentaux en bronze. Il se réservait d’intervenir ultérieurement sur ces épreuves en bronze ou en verre.
Grâce à l’intervention de François Wagner, alors vice-président de l’ALHV (Association Luxembourgeoise pour l'Histoire du Verre), Lucien Wercollier a chargé Frédéric Morin de réaliser les épreuves en pâte-de-cristal, en casting et en pâte-de-verre basse-température. Ces procédés avaient été présentés à l’occasion du 16ème Congrès de l’AIHV-Association Internationale pour l'Histoire du Verre) et concernent cinq de ses sculptures :
« Poisson II », « L’Elancée », « Galet », le « Disque tronqué » et « Envol ».
Voici Lucien Wercollier photographié en 1995 avec l'un des premiers exemplaires de son Poisson I en pâte-de-cristal Corning C.2036 taillé et poli par Frédéric Morin :
Lucien Wercollier photographié en 1995 avec l'un des premiers exemplaires de son « Poisson I » en pâte-de-cristal Corning C.2036 taillé et poli par Frédéric Morin
Cette collaboration s’est étendue de 1994 à 2001 et témoigne d’évolutions technologiques et esthétiques dans le domaine de la pâte-de-verre. Par le grand nombre de sculptures produites permettant la répétition d'essais comparatifs, elle a notamment permis d'affiner la compréhension des phénomènes de cristallisation des verres optiques Corning BL-2359 et BL-2360, très légèrement différents quant à leurs températures critiques respectives.

« Poisson II » en cristal Corning C2036 avant taille et polissage par Frédéric Morin, et plâtre original de Lucien WERCOLLIER 1981 retouché en 1996

L’une des difficultés majeures des œuvres de Lucien Wercollier consiste à respecter scrupuleusement les formes originales. Les procédés de coulage traditionnels de la pâte-de-verre ou plutôt de pâte-de-cristal jouent sur un refroidissement rapide entre la température de process et la température de recuisson, ceci pour limiter des cristallisations, en ouvrant le four le cas échéant.
Ce refroidissement brutal fait souvent fracturer les moules en plâtre, ce qui entraîne des décalages des surfaces et permet au cristal de s’échapper par ces fentes. Une autre conséquence de ce refroidissement rapide réside dans l’impossibilité de compenser les rétractations de la matière entre la température de process et la température de recuisson : ces retraits peuvent être de l’ordre d’un litre pour sept ou huit litres de volume de la sculpture, ce qui entraîne des creux dans certaines parties, creux appelés « retassures ».
Ces décalages et ces retraits causent la plupart des refus des pièces : elles ne répondent pas à l'exigence formelle de Lucien Wercollier.
Enfin, à l’occasion du polissage, il est toujours plus facile (et tentant...) de traiter les parties saillantes que les parties plates ou en creux...
L’histoire de la collaboration de Frédéric Morin avec Lucien Wercollier s’écrit comme l’histoire de la constitution de compétences techniques très particulières, qui ont permis de dépasser les horizons limités de cette pratique traditionnelle de la pâte-de-cristal Corning identifié C.2036 ci-dessous (3ème colonne) initialement mise en œuvre par la Fonderie Barthelemy à Crest (26) vers 880°C pour les sculptures « Poisson II », « Galet » et « Disque Tronqué II » que Frédéric Morin a ensuite tallées et polies.
Les différents verres proposés aux artisans verriers par la société Corning France spécialisée dans le verre optique

Dans un deuxième temps, avec « L’Elancée », le coulage de verre optique liquide tiré à la louche du four de fusion de la Verrerie Le Pontil à Dieulefit et versé dans un moule en plâtre préalablement chauffé à 800°C est tenté entre 1995 et 1996 par Frédéric Morin, avec un succès très relatif du fait des « retassures » générées par la rétractation du verre dans la masse du moule en plâtre. La proportion entre les 80 kg de plâtre pour contenir 8 kg de verre (ratio de 10 pour 1) était elle-aussi peu soutenable d'un point de vue économique (= prix des matières x prix de l'énergie pour chauffer tout ça...) :
Verrerie Le Pontil - Dieulefit (26) sculpture « L’Elancée » de Lucien Wercollier en verre optique coulé à la louche dans un moule en plâtre préchauffé dans un four vertical spécial, différentes étapes de fabrication par Frédéric Morin en 1995

Dans un troisième temps, après la découverte début 1996 dans l'atelier personnel de Frédéric Morin d’un procédé basse-température mettant en œuvre le fluage de verre optique à une température maintenue en-dessous du seuil de dévitrification du verre, Lucien Wercollier voudra multiplier les essais avec son « Galet ».
Voici les « Pièges à caresses » que Frédéric Morin a montrés en 1996 à Lucien Wercollier pour lui présenter une nouvelle matière : du verre veiné comme une pierre, avec des transparences entre des voiles de couleurs :
Verre-en-Forme à Montoison (26) trois « Pièges à caresses » en pâte-de-verre Corning BL2359, sculptures, cuisson à 740°C, taille et polissage Frédéric Morin en 1996, photo Daniel Montois
Voici le détail de la sculpture de droite :
Verre-en-Forme à Montoison (26) « Piège à caresses » en pâte-de-verre Corning BL2359, sculpture, cuisson à 740°C, taille et polissage par Frédéric Morin en 1996
Au lieu d’atteindre rapidement la température de 880°C avec du cristal plombifère, soit largement au-dessus de la température de soufflage de ce même cristal C.2036 correspondant à une viscosité de l’ordre de 3 qui procure une matière uniformément colorée, mon procédé consiste à atteindre très lentement (montée de 600°C à 740°C en 48 heures) une température basse de 740°C avec une matière peu fusible, le verre Corning BL.2359, correspondant à une viscosité de l’ordre de 6,6 habituellement exploitée pour le travail au chalumeau. A cette faible température très nettement inférieure à la température de soufflage du verre, dix à quinze heures de palier sont nécessaires pour garantir l’écoulement gravitaire du verre depuis le pot-de-fleur superposé au moule d’empreinte. Une fois en place, le verre n’est plus soumis au moindre mouvement thermique, et les volutes colorées de la coulée sont parfaitement conservées.
différents « Galets » en pâte-de-verre Corning BL2359, sculptures de Lucien WERCOLLIER, cuisson, taille et polissage Frédéric Morin en 1997 et 1998
Du fait que la température de dévitrification n’est pas atteinte, le refroidissement peut être aussi lent que nécessaire pour combler tout retrait par l’apport constant de matière au fur et à mesure que celle-ci se rétracte. Il n’y a donc plus aucun risque de retassure.
En rendant possible l’utilisation du verre optique sans plomb pour la pâte-de-verre dans des températures compatibles avec celles de la résistance du plâtre (qui est fabriqué par calcination du gypse vers 900°C pour simplifier), le procédé que Frédéric Morin a découvert en 1996 ouvre des horizons fantastiques pour ce qui est de la palette colorée, en donnant accès aux compositions réductrices utilisées notamment pour produire du rouge, comme pour les « Galet » et « Envol » de Lucien Wercollier.


Fin 1994, c’est la sculpture « Poisson I », datée de 1981, qui a été choisie par Lucien Wercollier pour un premier essai en pâte-de-verre. C’est un nouvel original en plâtre, modifié par rapport au « Poisson » en albâtre de 1981, qui est confié à mon père Claude Morin pour un premier essai de tirage en pâte-de-cristal, au vu des réussites prometteuses que celui-ci rencontrait dans la sculpture de modèle-vivant féminin tiré à cire-perdue dans un cristal incolore.
Le cristal est coulé par le dessus via une masselotte qui doit être tronçonnée. Une taille soigneuse fait retrouver la forme originale. Celle-ci diffère de celle de l’albâtre initiale (« Poisson » de 1981) par un nez plus pointu, un creux marquant l’arrête du nez, une dorsale plus nerveuse et une queue beaucoup plus carrée. En cours de tirage, Lucien Wercollier jugera utile d’encore travailler sur sa forme, d’ou l’appellation « Poisson II » succédant à celle de « Poisson I » de ces épreuves en pâte-de-cristal. Quelle performance que celle de ce sculpteur capable d’apporter un nouveau souffle ! On peut ainsi se faire une idée de sa jeunesse d’esprit, tout comme aux moments où il faisait tourner ses pièces avec un geste incroyablement précis et sûr pour un homme de son âge, ou bien aux derniers moments de sa vie où il descendait dans son atelier pour continuer à vivre en travaillant, en laissant son corps fatigué à l’étage : « c’est mon esprit qui travaille, ce sont mes mains... mon corps, là je peux l’oublier ! ».

Voici les deux pages consacrées à Lucien Wercollier par Giuseppe Cappa en 1998 dans son ouvrage de référence : Le Génie verrier de l'Europe, Mardaga éditions, Liège :
1998 - Cappa G. - Le Génie verrier de l'Europe - Pierre Mardaga éditeur - Luxembourg : Wercollier Lucien - p.540

1998 - Cappa G. - Le Génie verrier de l'Europe - Pierre Mardaga éditeur - Luxembourg : Wercollier Lucien - p.5401

Le premier « Poisson I » en cristal bleu a été accepté après que la conformité à l’original en plâtre eût été vérifiée, les yeux fermés, par la caresse alternée de l’épreuve en cristal taillée par les soins de Frédéric Morin et de l’original en plâtre : Frédéric Morin avait fait de même pour recréer la forme. Cette épreuve en cristal révélait à Lucien Wercollier une dimension qu’il n’avait pas encore eu l’occasion d’expérimenter : celle des formes internes générées par un polissage de qualité optique jamais atteint par les prestataires antérieurs, et dont la perception n’était plus oblitérée par de nombreuses bulles.
Ici, il s’agit de la très belle qualité de cristal C.2036 de Corning, dont une partie a été colorée en bleu et d’autres parties laissées incolores à la demande expresse de Frédéric Morin auprès de la Fonderie Barthélémy, ce qui a permis l’établissement d’un jeu de veines enrichissant encore la vie interne de l’œuvre, ce que Lucien Wercollier recherchait dans ses albâtres et dans ses onyx.
Les effets optiques créent un contour sombre en périphérie de la forme, et une forme secondaire plus petite et plus claire soulignant en écho la forme principale. Ce n’est donc pas une couleur unie qui est mise en œuvre, mais une vaste palette de couleur sensible, que la transparence rend variable et puissamment lumineuse.


Les formes ne sont pas celles d’un poisson connu ; mais ce que l’homme "sait" du "poisson" lui fait irrésistiblement penser à un poisson.
Le corps est globuleux ; la queue s’affine très rapidement dans un mouvement fondateur de la dissymétrie de la composition. Là réside l’un des fondements de l’art statuaire de Lucien Wercollier : la recherche et la maîtrise de l’asymétrie, utilisée comme le moteur d’une dynamique formelle et sémantique.
Sa « Détermination » qui avait autrefois fasciné Frédéric Morin lorsqu'il étudait l'architecture à Lille était déjà empreinte de cette recherche de tension entre des éléments différents, là le rond et le pointu, ou le plein et le vide, ici le convexe et le concave.
La panse convexe du « Poisson » révèle une très belle courbe qui tend l’extérieur de la forme du nez à la queue sans rupture ; un petit plat vers le nez accentue un reflet qui marque la tête. Côté concave, la forme passe des plats de la tête un peu plus marqués pour se gonfler au ventre puis se creuser pour faire tourner la queue.
Une vue frontale notamment donne à voir toute la richesse des variations des profils de l’œuvre mises en valeur par la variation des valeurs de densité de la couleur transparente, paradoxalement plus rond à gauche où la forme est en tension qu’à droite où elle devrait être comprimée, paradoxe révélateur du dynamisme exceptionnel de cette œuvre.

Imaginons que les formes de Lucien Wercollier puissent être construites comme des coques de bateau. L’ossature principale de la quille, courant de l’étrave à la poupe, ne saurait chez Lucien Wercollier adopter une forme qui ne serait pas sinueuse. Les maître-couples ne sauraient davantage être naturellement symétriques. Lucien Wercollier a l’art de ne pas tomber dans le naturel : « l’art est un travail contre la nature ». Et là où l’on attend que la forme extérieure soit tendue par le mouvement, il sait donner la forme généreuse que l’on attendrait plutôt du côté intérieur, intérieur qu’il rend plus nerveux en supprimant toute idée de boursouflure. En contredisant les lois attendues de la nature, il insuffle l’idée du mouvement avec une formidable jubilation. En donnant corps et vie à l’idée d’un poisson en mouvement, cette sculpture frétille, puissamment. Cette vue frontale est somptueuse !

« Poisson II » en cristal Corning C2036 teinté de bleu, sculpture de Lucien WERCOLLIER taille et polissage par Frédéric Morin en 1996
Le « Poisson » de Lucien Wercollier est une forme abstraite qui ne saurait être la représentation ou la figuration d’un poisson. C’est à ce moment que l’abstraction nous parle, ou plutôt nous chante : c’est « l’abstraction lyrique ».

Pour la deuxième livraison, Lucien Wercollier avait réservé une surprise à Frédéric Morin. Malgré l’urgence des livraisons, il avait conservé le premier exemplaire et c’étaient donc trois « Poissons » qui trônaient sur la table de son habitation au Bridel ! Tout un banc en quelque sorte ! Lui-même impressionné, Lucien Wercollier était absorbé à les caresser et à les comparer à l’original également apporté. Après un moment qui a paru bien long, il a témoigné du plaisir qu’il prenait à découvrir une nouvelle vie dans son travail, une vie apportée par la transparence colorée vibrante de lumière.
Par cette forme abstraite, Lucien Wercollier donne corps à la pensée d’un poisson bien plus qu’à la matérialité d’un poisson. En s’éloignant de la représentation servile de la réalité anatomique, Lucien Wercollier introduit une tension qui matérialise la pensée du mouvement.

Wercollier nous offre la magie du rêve du poisson en mouvement dans son élément naturel qu’appelle la limpidité du cristal bleu poli.
Son abstraction lyrique nous enchante.
Avec son « Poisson », Lucien Wercollier le malicieux nous charmerait plutôt du chant d’une sirène... Parmi les heureux possesseurs de cette œuvre, combien peuvent-ils se retenir de passer la main dessus lorsqu’ils passent à portée ?
Il s’agit bien là d’un « piège à caresses » !

Après que l’original en marbre du « Disque tronqué » eût été créé en 1972, Lucien Wercollier a recherché en 1999 les effets de la transparence sur son œuvre, par la répétition du motif d’empreinte de part et d’autre de la pièce. Le polissage du cristal transparent révèle un écho formel entre les deux faces qui se répondent l’une à l’autre :
« Disque tronqué » en cristal Corning C2036 teinté de bleu, sculpture de Lucien WERCOLLIER taillée et polie par Frédéric Morin en 1999 - photo MutualArt.com


« Disque tronqué » en cristal Corning C2036 teinté de bleu, sculpture de Lucien WERCOLLIER taillée et polie par Frédéric Morin en 1999 - ekta Bernard Coste
Sous une apparente simplicité, les formes sont d’une complexité effarante pour qui doit les reproduire dans cette pâte de cristal bleue limpide. Le volume s’assimile à deux coquilles dressées verticalement, réunies par un plat périphérique. Ce plat est de largeur variable, ce qui fait que seul le bord de la plus petite des coquilles est vertical. Plus petite par sa surface, cette coquille est plus plate que son vis-à-vis, bien plus généreusement gonflée : de même qu’avec son « Poisson », Lucien Wercollier détourne une apparente symétrie pour donner une dynamique à son œuvre.

Alors que les épreuves du « Poisson » et du « Disque tronqué » avaient été réalisées en pâte-de-cristal Corning C.2036 coulée à haute température (880°C) à cire perdue avec le risque de retassures, Lucien Wercollier a marqué son accord pour des recherches de couleurs et de matières en verre optique Corning B-2359 coloré conduites à l’occasion du tirage de son « Galet » en 1998 et 1999 par les soins de Frédéric Morin :
Le fluage du verre à basse température est un procédé de pâte-de-verre sans retassures découvert en 1996 par Frédéric Morin et amélioré en compagnie de Salomé à partir de 1997. Ce procédé a été présenté au 16ème Congrès de L'Association Internationale pour l'Histoire du Verre (= A.I.H.V.) tenu à Londres en 2003 : consultez Morin F. + Salomé,  2003, Lost-Clay Moulding and Low-Temperature Kiln Casting : Two Revolutions for Pâte-de-Verre, in Annales du 16ème Congrès A.I.H.V., London, pp. 308-313 . Mis en oeuvre avec des poudres Kirch-Rot de Kugler-Colors (D), ce procédé a permis de développer des orangés légèrement cristallisés à 740°C qui évoquent des pierres inconnues sur Terre, ou des rouges à 736°C seulement, toujours avec le même verre optique Corning BL 2359 associé à la même poudre Kirch-Rot de Kugler-Colors issue de la même pochette, mais alors alors dans une matière parfaitement transparente, habitée par des volutes de couleur.
Voici le dessin des courbes de cuisson de pâte-de-verre optique Corning BL-2359 découvertes par Frédéric Morin en 1996 et affinées avec Salomé à partir de 1997 :
courbes de cuisson de pâte-de-verre optique Corning BL-2359 à 740°C utilisées par Frédéric Morin pour réaliser les sculptures «Galet» et «Envol» de Lucien WERCOLLIER
Voici l'un des fours de Frédéric Morin ouvert à l'issue d'une cuisson de « Galets » de Lucien Wercollier :
Verre-en-Forme à Montoison (26) un four plein de « Galets » en pâte-de-verre après cuisson à 740°C, avant taille et polissage par Frédéric Morin en 1999
De telles couleurs et de telles matières aussi transparentes et lipides, (ou alors légèrement cristallisée si la montée en température finale de 600°C à 740°C est plus rapide), sans bulles, révélées par le polissage en forme et non pas géométrique, étaient pour ainsi dire inconnues jusqu’ici dans le domaine de la sculpture de pâte-de-verre :
différents «Galet» en pâte-de-verre optique Corning BL2359 dont un rouge légèrement cristalisé, sculptures de Lucien WERCOLLIER épreuves livrées après cuisson, taille et polissage par Frédéric Morin en 1998

C’est enfin avec « Envol », en 1999 et 2000, que les essais de matière de pâte-de-verre purent être les plus avancés, en confortant les observations faites sur le « Galet » au sujet de la régularité de la répartition de la couleur et des transparences en utilisant des lentilles de verre optique BL2359 autrefois produit par Corning Glass, lentilles sur la surfaces lesquelles Frédéric Morin a déposé des poudres de verre coloré Kugler-Colors couleur Dunkel-Blau (transparent) et Kirch-Rot (transparent) pour la paire un peu plus loin :
« Envol » bleu en pâte-de-verre optique Corning BL2359, sculpture de Lucien WERCOLLIER réalisation Frédéric Morin en 1999
Voici deux sculptures de Lucien WERCOLLIER « Envol »l (Kirch-Rot de Kugler-Colors) en pâte-de-verre de lentilles de verre optique Corning BL2359 portées à 736°C (rouge) et 740°C (orange), coulées, taillées et polies par Frédéric Morin en 1999 :
deux sculptures de Lucien WERCOLLIER « Envol » (Kirch-Rot de Kugler-Colors) en pâte-de-verre optique Corning BL2359 à 736°C (rouge) et 740°C (orange) réalisées par Frédéric Morin en 1999, ekta Bernard Coste
Une fois la masselotte coupée à la scie diamantée, la taille proprement dite s’effectue à la roue diamantée dure grain 60 ; il convient de laisser suffisamment de matière pour que le polissage ne réduise pas trop la matière. Polir, c’est faire des rayures de plus en plus fines, c’est soumettre la surface aux passages successifs de bandes abrasives diamantées, montées sur une roue souple, de grains 120, 240, 360 à pastilles métal puis 400, 800 voire 1600 à pastilles plastique, avant de procéder au glaçage final au Cérium sous la roue en feutre. L’œuvre est constamment portée à bras sous la roue. La main du polisseur contrôle constamment l’avancement du travail en comparant l’épreuve, d’une caresse attentive, avec le modèle original en plâtre. C’est donc davantage une activité de taille qu’une activité de moulage qui s’est présentée à Frédéric Morin, offrant des perspectives d'un apprentissage extraordinaire. La reconstitution par voie de taille directe pour retrouver dans la masselotte la forme exacte voulue par Lucien Wercollier a donné l’occasion exceptionnelle d’être en quelque sorte « les mains » de ce maître de la sculpture.

Avec un titre tel que « Envol », il ressort que l’œuvre de Lucien Wercollier est aussi spirituelle, de cette spiritualité façonnée par des mains humaines.
Quel paradoxe !
Comment peut-on prétendre façonner l’esprit de ses mains ?

L’une des forces —et aussi l’une des difficultés— de l’œuvre de Lucien Wercollier est de réussir ce tour de force humaniste, ce tour de passe-passe où la magie règne en maître. Par la magie de ses formes, Lucien Wercollier fait naître un sentiment. Et non pas des formes imitatives de celles de la nature, mais des formes abstraites !
Abstraites ne veut pas pour autant dire sans sens, sans sensualité...
Lucien Wercollier offre des solution inattendues éventuellement contraires à la figuration naturaliste mais indiscutablement enrichissantes de sens et de tension esthétique, faisant naître un paradoxe formel qui justement affirme non pas la soumission à la nature mais le côté artificiel de la création artistique qui s’affranchit du cadre de la nature.
C’est dans la maîtrise de la distance d’avec le modèle naturel, maîtrise à l’occasion de laquelle Lucien Wercollier a constamment joué dans l’espace disponible entre la forme et l’idée de la forme, entre l’objet et le concept de l’objet, entre l’être et le mouvement de l’être, qu’il a su parcourir des chemins multiples et nous montrer à tous des voies riches d’humanité.
En témoignent la qualité des échanges intellectuels et les liens d’amitié que Frédéric Morin a pu nouer à Luxembourg à chacune de ses visites, notamment avec François Wagner et Emmanuel Servais tous voisins au Bridel, mais aussi avec Ger Maas et Jos Cappa, auxquels il tient à manifester sa gratitude.

A l’occasion de l’une de ses livraisons, Lucien Wercollier lui a réservé un accueil tout particulier : après avoir déballé les épreuves en verre et les avoir soigneusement examinées en silence, il a échangé quelques mots en luxembourgeois avec François Wagner puis s’est tourné vers Frédéric Morin pour lui serrer chaleureusement la main :
« vous êtes un prestidigitateur ! ».
Ce compliment est l’un des plus beaux qu'il ait jamais reçu.
sculpture de Lucien WERCOLLIER « Envol » rouge (Kirch-Rot de Kugler-Colors) en pâte-de-verre optique Corning BL2359 à 736°C réalisée par Frédéric Morin en 1999, photo MutualArt.com
Frédéric Morin a non seulement eu la chance de fréquenter régulièrement le très grand homme que chacun reconnaît en Lucien Wercollier, en étant naturellement l’un de ses élèves, mais il a en plus a bénéficié de sa confiance en mettant en œuvre une complicité de gamins qui s’amusent à refaire le monde plus beau qu’il n’est, s’ouvrant sur l'infini de la Création :
« la droiture de la courbe ».


Note importante
Toutes les épreuves autorisées de ces sculptures en pâte-de-verre ou de cristal de Lucien Wercollier ont été réalisées et livrées. En outre, le 7 mars 2003, Frédéric Morin a fait don de tous les éléments matériels nécessaires à la réalisation de ces épreuves, plâtres, empreintes élastomères et moules, à la famille de Lucien Wercollier, aux fins de présentation muséographique.
Ce don a permis aux héritiers Wercollier de faire éditer à 50 exemplaires ce magnifique bronze doré poli du « Poisson II » :
« Poisson II », sculpture de Lucien WERCOLLIER 1981 retouchée en 1996, édition en bronze doré poli à 50 exemplaires - photo Encheres-Luxembourg.lu

Bibliographie :

Muller J.-E., 1983, Lucien Wercollier, Institut Grand-Ducal Section Arts et Lettres, Luxembourg.
Philippe J., 1995, Sculptures contemporaines en cristal et en verre, catalogue de l'exposition Liège-Luxembourg, Liège.
Cappa G., 1998, Le Génie verrier de l'Europe, Mardaga éditions, Liège :
Cappa G., 1999, Lucien Wercollier et l'art verrier, in Les Cahiers luxembourgeois, Nic Weber éd., N°3-1999, Luxembourg.
Philippe J., 2000, Sculptures contemporaines en cristal et en verre, catalogue de l'exposition Liège-Luxembourg, Liège.
Morin F. + Salomé, 2001, Verre en Forme, Verre en Forme éd., Montoison.
Morin F. + Salomé, 2003, Lost-Clay Moulding and Low-Temperature Kiln Casting : Two Revolutions for Pâte-de-Verre, in Annales du 16ème Congrès A.I.H.V., London, pp. 308-313
Collectif, 2003, Lucien Wercollier et ses amis peintres, catalogue d'exposition à la Villa Vauban, Luxembourg.
Collectif, 2003, Brancusi contre Etats-Unis, un procès historique, 1928, Paris, Adam-Biro.
Morin F.,  2006, Lucien Wercollier, ou la droiture de la courbe, in Annales du 17ème Congrès A.I.H.V., Antwerpen, pp. 435-440.

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